LETTRE DE BALTHAZAR (34)
De Kourou (Guyane) au Marin (Martinique)
du Samedi 16 Avril au Jeudi 28 Avril 2011
Dimanche 17 Avril 2011 aux Iles du Salut… 05°17’N 52°35’W, il est 17h45. TU
Balthazar a changé de capitaine et la Lettre, donc, de rédacteur.
En effet, notre cher capitaine et rédacteur en titre JPDA a quitté son valeureux Balthazar à Jacaré, dernière halte au Brésil, pour Paris, et c’est moi JP, qui me retrouve chargé de domestiquer équipage, bateau, électronique, pour conduire le tout dans un état encore présentable au rendez-vous fixé au port du Marin, en Martinique, pour le 1er mai 2011 …
Première escale aux Iles du Salut, à Kourou, du samedi 16 au mardi 19 avril, superbement reçus par Madeleine à l’Auberge. Enfin, surtout Michèle et moi, car les Bouchet et Marco sitôt arrivés ont juste eu le temps de sauter dans le catamaran pour Kourou à 16h et ne sont revenus que mardi.
En effet, ils avaient prévu de passer chez eux à Kourou en emmenant Marco, histoire de faire quelques courses, de récupérer un peu (une montagne ! …) de bagages, et de faire visiter à Marco, notamment le Centre Spatial Guyanais. Seul problème, à partir si vite on oublie son passeport et le CSG refoule sans pitié les sans-papiers ! Bon, Jacques a quand même pu montrer les sites de lancement, les marchés, les logements sociaux, et même un peu de Cayenne,
L’essentiel est que Marco ait passé du bon temps, surtout à l’hôpital où l’urgentiste de service a confirmé que sa main droite brûlée guérissait bien. Ah oui, je ne vous ai pas dit qu’il y a un matin ou deux, la cafetière de Marco s’est envolée inexplicablement pour lui jeter eau bouillante et café sur la main ; le plus pénible, pour les autres, a été d’éponger cette saleté de café partout dans la cuisine, j’espère que personne ne nous dénoncera à JPDA et Anne-Marie …
Et encore plus essentiel, nos chargés de ravitaillement ont pu bourrer Balthazar, bravo, de toutes les commandes de cubi de rhum qui ne se trouve qu’en Guyane !
Petit repos donc aux Iles du Salut, chargées d’histoire plus souvent cruelle qu’amusante. Le guide à l’intention des touristes de passage en ce haut lieu, précise quelques petits détails plus ou moins connus. Saviez-vous que le nom de ces iles fait référence aux survivants qui s’y sont réfugié lors de la première colonisation du littoral guyanais (devenu français en 1664) bien mal préparée par Choiseul (ministre de Louis XV, bien sûr vous saviez, celui qui a perdu le Canada !) ; en 1763 et 1764 des milliers de colons ont connus les pires sorts face aux maladies, famines et autochtones pas gentils du tout.
Quant aux autres réjouissances organisées sur ces iles paradisiaques, l’installation du bagne de 1854 à 1938 qui verra arriver plus de 70 000 condamnés, n’est pas la plus glorieuse. Economiquement et humainement, ce projet de la « relégation » à perpétuité qui imposait l’exil définitif en Guyane des soi-disant délinquants incorrigibles, n’a rien apporté de positif au développement de la colonie, sauf peut-être une activité touristique notable à notre époque.
Et de ce point de vue, le Centre Spatial Guyanais, a fait beaucoup plus. Enfin, considérons que les reliques oppressantes de l’Ile St Joseph constituent un témoignage instructif de la cruauté des hommes – en général ceux favorisés dans la vie – envers d’autres dont on peut penser ( espérer ?) qu’ils n’aspiraient qu’à un partage de richesse plus équitable …
Et bonnes nouvelles de JPDA, le rendez-vous en Martinique peut être retardé au Jeudi 28, au matin : voila 4 jours de plus bienvenus pour profiter des Antilles.
Quoiqu’il en soit, notre calendrier nous appelle et dès le matin du mercredi 20 avril, nous appareillons avec l’aisance de l’habitude.
Soleil de plomb, vent nul, bon sang, la ZIC nous a rattrapés ! Encore une fois nous nous « shootons » au pétrole et ce brave moteur Perkins continue son service… C’est l’heure du repas dans l’ombre sommaire du cockpit, moment de convivialité attendu, où les favorisés de la navigation profitent du dévouement des cuisinières qui se sont activé chaleureusement dans la cuisine-sauna.
Eh Non ! Branle-bas poisson ! Marco et Jacques se précipitent, je ralentis le moteur. Bien, il a l’aspect d’un maquereau, la couleur d’un maquereau, mais c’est un tazard, ou encore « faux-thon » selon Marco, et il est plus gros qu’un maquereau… Une bonne chose de faite, retour aux salades et poulet sauce chien, arrosé du bon Côte du Rhône soutiré du cubi de Kourou chaque jour avec amour …
Jeudi 21 Avril, 7°10N 54°43W
Direction Cariacou sud, la pluie des grains a tué le peu de vent qui restait. Adieu Guyane, nous voila au Suriname, Ce matin j’ai inspecté la transmission du pilote, tout est en ordre, pour cette fois.
Le vent reviendra l’après-midi, plutôt portant, poussant le Génois et la GV avec toujours 1 ris, à 9nd sur le fond, satisfaisant : Balthazar a engrangé 187 miles de plus.
Après le « faux thon » d’hier, aujourd’hui nous avons du poisson boucané du marché de Kourou, Michèle va me faire aimer le poisson !
Samedi 23 Avril, 11°05N 59°17W
Vendredi monotone, mer ronde et vide, alizé d’est régulier, beau temps …
Ce samedi, les batteries sont quasi à plat ! En contre partie le pilote est doux et silencieux. Le groupe électrogène va tourner plusieurs heures ; et le désalinasiteur aussi, pour refaire de l’eau : la vaisselle rincée à grande eau n’est pas autorisée en principe, mais difficile de critiquer sans réaction explosive et menace de rétorsions terribles. Alors soit, le vent nous économise assez de gazole pour préserver l’ambiance.
Et pour faire bonne mesure, on va envoyer le Spi ! Las, voila-t-il pas que Balthazar nous sort un exercice de dépannage impromptu ! Le tangon est coincé le long du mat, et il va casser lorsque j’ai insisté. Vous éviterez le cours sur l’accastillage pour cette fois, retenez simplement que le « vit de mulet » est faussé et que la « chape du chariot » est cassée (joli vocabulaire non ?) ; encore sans doute une cicatrice des barouds dans le sud. Compte rendu vocal à JPDA par iridium, les pièces sont identifiées et seront changées.
De toutes façons, il faut ralentir pour ne pas arriver de nuit à Cariacou ; le vent de la nuit nous conduit doucement jusqu’au matin et à 7h15 nous voila mouillé dans l’anse de Tyrell Bay, 12°28_N 61°32WW, pour une courte halte mais un solide petit déjeuner. Bientôt, un bateau pays accoste Balthazar et son occupant nous propose 2 langoustes qui s’avèreront trop grosses pour nos instruments culinaires ! L’ingéniosité de nos cuisinières fera son œuvre comme d’habitude et nous voila gratifiés d’un superbe menu arrosé de Muscadet pour ce dimanche de Pâques.
Et nous changeons d’heure : ce dimanche, 9h devient 8h (TU-4) pour nous synchroniser avec les locaux et la Martinique.
Lundi 25 Avril, 12°32N 61°24W, mouillage de Petit St Vincent
Nous voila dans les Grenadines ! Hier une petite halte en face des cocotiers de Sandy Island a autorisé un bain super et une vérification de la tenue de l’ancre : comme disait Jacques, pour une fois qu’on trouve un mouillage de rêve, il faut qu’un vent de 25 nœuds nous gâche le plaisir ! Aussi, dès l’après-midi, nous voila en route vers les îles proches de Petite Martinique et Petit St Vincent, en slalomant avec vigilance autour des hauts-fonds qui barrent la route directe.
Ce sera Petit St Vincent, mieux abrité, avec beaucoup de chaîne et le gros bout blanc bien marouflé et frappé sur la chaîne avec un nœud de bosse à la JPM qui a très bien tenu ! Il faut dire que ce bout sert surtout en présence de vagues pour amortir les chocs sur la chaîne, et que ce soir-là les vagues nous ont laissé tranquilles.
Jusqu’ici, j’ai fuit les formalités douanières et autres : que voulez-vous, chat échaudé craint l’eau froide ; les lecteurs de la lettre précédente comprendront.
Mais cela inquiète Jacques, qui a bien navigué dans la région, et nous convenons d’un arrêt à Clifton, pour obtenir une « clearance » qui servira pour toute la zone St Vincent et Tobago-Cays.
Nous voici donc ce lundi de Pâques, à Union, au fond du chenal en cul de sac avec un vent sérieux. Bigre, jamais tant vu de bateaux aussi entremêlés ! Même à Porquerolles en Août où les bateaux sont ridiculement petits. Il y avait bien là un petit trou, mais Marco a été trahi par l’embrayage coincé du guindeau : le temps de comprendre pourquoi l’ancre ne descendait pas et c’était trop tard ! Et ce cata qui arrive derrière, et attention devant, il s’en va celui-là ! Bonne mère, il ne restait pas trop de marge pour s’en sortir sans casse ! Surtout quand, le propulseur d’étrave trop sollicité s’est mis au repos. Heureusement Balthazar a un moteur puissant et une fois qu’il est lancé assez vite, il fiche les jetons à tout son équipage mais il zigzague bien malgré le vent et j’ai foncé vers la sortie en jurant bien qu’on ne m’y reprendrait plus : tant pis pour cette fichue « clearance » !
Ensuite ce fut de la rigolade pour repérer les récifs verts et immobiles dans la mer bleue, sur la route des Tobago-Cays. Sans encombre nous voila entre Petit-Bateau et Petit-Rameau, comme en 2009, avec beaucoup de compagnie :
12°38N 61°21,5W
Et voila Simon plus noir que noir sur son bateau-pays bariolé, qui nous propose son langouste-picnic sur la plage, tout de suite négocié et accepté.
Et voila aussi les rangers qui réclament 3US$ par personne et par jour et qui recommandent de changer de place pour la nuit pour ne pas encombrer le passage, ce que je ferai à la tombée de la nuit…
Super pique-nique, avec légumes variés, riz, et une langouste par personne, s’il vous plaît : à 5 pour 140 euros, on reviendra !
Mais le lendemain, sur la suggestion de Jacques, après une expédition en annexe et baignade sur le récif (Baradal ?), nous filons dès 11h vers Mayreau et son chouette mouillage de Salt Whistle Bay. Bien nous en a pris : il est déjà plein de catamarans et de voiliers et le vent se lève. Marco vacciné, teste l’embrayage qui se tient à carreau (il faut dire qu’on l’a graissé à Petit-Bateau ), et voila Balthazar bien mouillé avec 60m de chaîne, par 25 nd de vent tournoyant.
En fin d’après-midi, le nombre de bateaux fait la pige à Clifton ! A croire que le fort vent a chassé tout le monde des Tobago-Cays où on ne voit plus de mats d’après Jacques. Il a emmené tout le monde sauf moi en annexe pour une excursion en haut de la colline vers l’église du père Divonne, dominicain qui, il y a 25 ou 30 ans s’est dévoué pour les habitants de cette petite ile de 3 km2, notamment en construisant une retenue d’eau collective, comme l’indique le guide des Antilles de Patuelli.
Mercredi 27 Avril, Salt Whistle Bay, 12°39N 61°25,5W
Ce matin, jour J-1, le ciel est couvert et il pleut … Après concertation, je décide de prendre de l’avance, et de filer vers la Martinique. Aussitôt dit, aussitôt fait, et nous voila partis, avec 2 ris dans la Grand-Voile, sous une succession de grains.
Le plan était de mouiller à Bequia, une île sur le chemin, mais le vent trop Nordet en a décidé autrement en nous poussant bien loin vers l’ouest. Alors, piquons vers La Martinique, préparés à la pétole sous le vent de St Vincent et de Ste Lucie, où le moteur nous fait regagner du terrain vers l’est, et à la chevauchée au près bon plein dans les canaux.
Dans les canaux, effectivement, la mer est forte et le vent monte à plus de 27nd sous les grains ou près des caps. Le 3e ris serait plus indiqué, mais il serait de trop sous chaque île, alors gitons un peu dans les mauvais passages, et fonçons dans le noir à 8 ou 9 nds vers l’abri sous le vent suivant, sans trop demander à l‘équipage qui a une dure nuit devant lui.
Tout le monde n’apprécie pas ! Martine lutte contre le mal de mer sur sa couchette, et j’entends encore Michèle protester avec fureur qu’on n’est pas en régate et que jamais JPDA n’avait navigué avec le hublot du carré sous l’eau et que ça lui fait peur. Un simple « moi si ! » lui rappelle que j’ai connu les mers du sud, et j’espère, lui redonne confiance quelque part…
Il faut dire que le détroit de Lemaire, c’était autre chose, et je ne résiste pas à vous faire profiter du message que j’avais écrit alors, pourtant avant le gros du coup de tabac à 100nds et plus qui a élevé Balthazar au rang de vainqueur de l’Atlantique Sud …
De : "BALTHAZAR" <Balthazar@SkyFile.com>
Date : 12 décembre 2010 18:59:21 HNEC
À : durand-michele@orange.fr
Cc : amsaniez@gmail.com
Objet : Eole contre Thetis!
Mon chou,
Les retrouvailles sont un peu retardées, dommage! La météo est contre et nous sommes bloqués ici (…)
Ci-joint le C.Rendu à Marc Chocat, Eckart, Klaus et Pierre Dubos.
(…)
Ici, Bahia Thetis, nous sommes dans un mouillage sauvage depuis samedi 11 midi, bien protégé de la mer, mais moins du vent.
Une mauvaise humeur d'Eole,par des vents plus forts que prévu, a refoulé du détroit de Lemaire ces présomptueux qui croyaient passer avec la marée favorable. On ne badine pas avec ces brisants de vent contre courants, n'est-ce pas ? Heureusement, Thétis nous a tendu les bras accueillants de sa baie et nous nous sommes crus, comme Achille, protégés des Dieux.
Ce matin,lundi, JPDA appelle au tocsin vers 6H "On dérape!". Aie ! Contr'attaque
d'Eole ! Le vent dépasse 50nd (là,cà hurle! On peut à peine marcher sur le pont, la mer fume !).
Bien sûr on se rapproche vite du voisin français "Ocean Respect" (Daniel et Joelle,
plus très jeunes et très cordiaux) mouillé avec nous ; et nous avons 2 ancres par sécurité, mais la "Fortress" ajoutée est inopérante sur cette forêt de kelp et on ne peut pas la remonter au dela du bout : les 10 m de chaine nous bloquent ; et on dérape, et on passe sur le bout de tenue de chaîne de "O.Respect" que Daniel largue pour éviter nos safrans+hélice et je réussis enfin avec Maurice à dégager et remonter au guindeau l'ancre principale "Rocna" et ... JPDA me passe la barre et le moteur (en M.AR, c'est le mieux dans le vent fort... faut apprendre vite, sacrédieux!) et il remonte la chaîne 2 avec un noeud de Machard (un génie ce Machard!) et un bout sur le winch AR ; 2h de bagarre, enfin on est remouillé correctement et ...on souffle! Un
bon petit déjeuner la-dessus pendant que le vent se calme à un petit 29-30 nd ... La
bonne mère Thétis semble avoir gagné, malgré les kelp et fucus piégeux de Neptune : fin de l'épisode "des dieux et des hommes" ? A voir !
Le voisin Daniel, avec Joelle, semble agé et expérimenté ; lui n'a pas bougé. On a
discuté par VHF ; il aurait fait partie de "KIM", un bateau avec 4 jeunes en Antarctique
(?). Alain Sanniez doit savoir, n'est-ce pas ?
Son copain Fred est arrivé plus tard hier, en solitaire, chapeau! Retardé hier par le
coup de vent au large, il a du mettre à la cape paraît-il. Nous voici donc à 3,
tous français en route pour l'Antarctique, à attendre 2 ou 3 jours que la météo
permette le passage du Détroit de Lemaire et la suite (70 MN) jusqu'à Puerto Williams.
A suivre bien amicalement des 3 de Balthazar.
JPM-----------------
Jeudi 28 Avril, vers 1 h du matin, nous voici en Martinique, sous de grosses pluies sporadiques. Les voiles sont affalée ou roulée, et Balthazar cherche dans la nuit noire l’entrée du chenal qui lui indiquera la direction de la plage de Ste Anne.
Après quelques tâtonnements, les bouées sont repérées, la plage atteinte et nous voila mouillés ; il est 3h.
Au matin, nous remontons le chenal jusqu’au Marin. J’ai eu au téléphone, Willy le correspondant Pochon, qui confirme qu’une place est réservée pour Balthazar et qu’il suffit d’appeler la capitainerie à la VHF.
Seulement voila, il pleut ! Depuis longtemps il est vrai, mais en Martinique, ils n’ont pas l’habitude, et sont pas mal désorganisés. A force de supplier sans succès, je crains que la VHF du bord ne soie en panne. Et sur la VHF portable, j’obtiens enfin un « on a’-ive, attendez p-ès de la pompe ». Mais non, la VHF n’était pas en panne, mais oui il a fallu attendre longtemps, mais non « ils » ne nous ont pas mis à la bonne place, mais oui, il a fallu changer, plus tard, beaucoup plus tard…
Je vous le dis, le détroit de Lemaire c’est rien ! L’aventure c’est en Martinique sous la pluie ! Il paraît qu’ « ils » ne pouvaient pas lire le pointage sous la pluie, bof !
Et dire que j’avais réussi une marche-arrière d’anthologie, à cette mauvaise place, avec vent traversier, haut fond devant et un rangement au millimètre sans rien toucher, super pour un chant du cygne… Forcément, c’était moins bien la 2e fois : pas grave mais moins bien.
Enfin, le contrat est rempli, Pochon est là, et les réparations vont pouvoir être commencées.
Ce soir, bagages à l’hôtel, et fiesta pour tous au restau du port. Le patron et son nouvel équipage est à l’aéroport, mais les routes sont paraît-il coupées par les pluies. L’aventure, c’est en Martinique sous la pluie, je vous dis !
Le skipper intérimaire vous remercie de votre attention et vous adresse ses plus chaleureuses salutations.
Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques
Equipage de Balthazar : Jean-Pierre Merle dit JP, Marco Jaffrezic, Martine et Jacques Bouchet et Michèle Durand.